Pour la première fois en Tunisie, un dispositif juridique exclusivement dédié à l’entreprenariat innovant a été instauré. Connu sous l’appellation ” Start-up Act “, ce dispositif définit ce qu’est une start-up et intègre des mesures structurées autour d’un ” Label ” de mérite ainsi que des avantages aux entrepreneurs, aux investisseurs et aux jeunes entreprises fraîchement lancées.

Dans une interview accordée à l’Agence TAP, le Directeur Général de l’Innovation et du Développement Technologique au Ministère de l’industrie, de l’Energie et des Mines, Kais Mejri, revient sur les résultats accomplis depuis l’instauration de cette loi et aussi sur les défis à relever pour pérenniser les jeunes entreprises et l’innovation en Tunisie. Interview

Depuis la promulgation du ” Start-up Act ” en avril 2018, combien de start-ups ont été créées jusqu’à présent, dans quels secteurs d’activités et combien d’emplois ont-elles généré ?

Kais Mejri (KM): Selon le dernier rapport de Smart Capital, l’opérateur chargé de la gestion du programme start-up Act, il y a eu 248 labels qui ont été octroyés, représentant en moyenne 20 start-ups créées par mois. Ces start-ups labellisées sont réparties sur tout le territoire tunisien avec une forte concentration dans le Grand Tunis (75%).

Les six principaux secteurs d’activités visés par les start-ups sont : le développement de logiciels et de services (Business Software & Services), le e-commerce ou la création des places de marchés (Marketplace), l’éducation (EdTech), les finances (FinTech), les industries culturelles et créatives et, enfin, la santé (Health Tech). Ces six secteurs représentent à eux seuls 60% de la population des start-ups et reflètent bien le degré de maturité de ces secteurs ainsi que les attentes et préoccupations de l’entreprise tunisienne et du citoyen.

La moitié des services innovants proposés par les start-ups labélisées, est destinée au marché d’entreprises puis, dans une moindre mesure, aux larges populations des consommateurs .

Pour ce qui est des emplois créés, le nombre en cumulé est de 2829 emplois y compris les fondateurs, ce qui représente en moyenne 11 personnes pour chaque start-up labellisée. Il faut noter que 28% sont de ces emplois ont été créés durant la 1ère année du Start-up Act.

Ces start-ups, ont-elles, d’après vous, de grandes chances de prospérer sur le marché local et partant de s’internationaliser ?

Malgré leur jeune âge (estimé à deux ans et demi en moyenne), plusieurs start-ups ont déjà réussi à s’implanter à l’international (notamment en Europe, l’Afrique et la région MENA) tels que InstaDeep, DataVora, Enova Robotics, Valomnia ou Intigo…

En 2017, le Forum Economique Mondial a retenu 5 startups tunisiennes qui vont façonner le futur. Il s’agit des start-ups BARAC, SIMPLE EXPERT, GO MY CODE, NEXTPROTEIN, IRIS TECHNOLOGIE.

L’écosystème d’innovation en Tunisie suscite aussi, un intérêt auprès des start-ups étrangères. Le dispositif tunisien a permis l’attraction de 14 filiales de start-ups étrangères. Ceci témoigne du potentiel de notre écosystème mis en place.

Je pense qu’avec la création du fonds des fonds, la bourse des startups, le crowdfunding, et l’ensemble des réformes en cours, cette dynamique va s’intensifier davantage dans le futur.

Aussi, ce modèle tunisien inédit inspire aujourd’hui plusieurs pays africains tels que le Maroc, le Ghana, l’Egypte, le Nigeria, etc.. Ces pays ont montré leur intérêt à comprendre toutes les étapes, la dynamique mise en place et les résultats de l’expérience tunisienne.

Certains pays comme le Rwanda, le Congo et le Sénégal ont déjà entamé la mise en œuvre de projets de lois visant à faciliter le climat des investissements et les procédures de création d’entreprises dans leur pays.

En dépit de ce potentiel, Il existe toujours des défis à relever pour développer l’entreprenariat innovant en Tunisie ?

Oui, le développement de l’entreprenariat innovant en Tunisie doit faire face à 3 défis majeurs : Primo, la capacité du pays à retenir ses talents et faire face à la fuite des cerveaux et sa capacité aussi, à attirer les talents des autres pays notamment du continent africain qui connait une vivacité de son écosystème d’innovation. Réussir à créer un environnement multiculturel est très important pour générer de la richesse et de l’innovation.

Secundo, la capacité du pays à offrir à ses start-ups l’infrastructure technologique nécessaire pour développer leurs solutions, dans les mêmes conditions et au même prix de leurs concurrents internationaux (puissance de calculs, connectivités, outils de paiement tels que le Pay pal, etc…)

Tertio, c’est la capacité du pays à créer à moyen terme, des licornes tunisiennes de niveau continental ou international qui seront capables de créer une synergie à tous les niveaux pour hisser l’offre technologique tunisienne.

Quel est le profil de ces créateurs de start-ups et pouvez-vous nous donner la proportion des femmes/filles parmi ces créateurs ?

La caractéristique principale du tissu entrepreneurial innovant en Tunisie réside dans la population relativement jeune. En effet, 93% des startupeurs sont âgés entre 20-49 ans.

La deuxième caractéristique est que ces entrepreneurs disposent d’une forte expertise technique. D’abord, parce que plus de 70% disposent d’un niveau académique assez élevé (niveau BAC+5 et plus) expertise tirée essentiellement des filières d’Ingénierie et Technique, ensuite, parce que plus de 70% des startupeurs disposent d’une expérience professionnelle qui dépassent les cinq ans. On est loin du modèle entrepreneurial post indépendance, formé d’entrepreneurs autodidactes.

Seulement 6% des fondateurs de start-ups labellisées sont des étudiants ou de nouveaux diplômés.

Pour les femmes, elles sont au coude à coude avec les hommes dans développement de la jeune pousse, puisque 40% des emplois crées sont occupés par des femmes. En revanche, là où le bât blesse, c’est quand il s’agit de prendre l’initiative de fonder l’entreprise : les femmes, semble-t-il, sont moins entreprenantes, seulement 4% des start-ups ont été fondées exclusivement, par des femmes contre 68% pour les hommes.

Ce constat n’est pas spécifique à la Tunisie. L’entreprenariat féminin est une préoccupation mondiale notamment dans le domaine des TIC d’où d’ailleurs la multiplicité des initiatives internationales pour solutionner ce problème.

D’après vous, comment la transformation digitale en Tunisie pourrait aider à booster le mouvement de création de start-ups, au cours des prochaines années ?

La priorité annoncée par le gouvernement pour entreprendre un vaste programme de transformation digitale dans l’administration publique constitue une vraie opportunité pour améliorer l’efficacité de l’appareil de l’Etat. Ce programme, qui passera nécessairement par les procédures des marchés publics, risque de ne pas donner une chance aux solutions innovantes proposées par les start-ups tunisiennes.

L’expérience de la crise covid19 a bien montré que les start-ups ont une capacité à répondre aux besoins avec une grande agilité et performance. Les centaines d’initiatives proposées pendant la première vague de la pandémie n’ont pas pu aboutir dans un contexte où on applique les règles classiques des marchés publics, basées sur le modèle de cahiers des charges spécifiant des caractéristiques d’un produit existant sur le marché.

C’est pour cela, qu’il faut profiter de ce programme ambitieux, pour faire d’une pierre deux coups : réformer l’Etat, tout en redynamisant l’écosystème des start-ups, à travers la réservation d’une place importante dans la commande pour l’offre innovante.

Le ministère chargé de l’Industrie, en partenariat avec la Haute Instance de la Commande Publique (HAICOP) et le ministère des TIC ont lancé récemment, un programme pour promouvoir l’achat public d’innovation. Ce programme vise à faciliter l’accès des start-ups à la commande publique qui représente déjà à elle seule 40% du budget de l’Etat et 18% du PIB du pays.

Le programme, financé par le programme européen Innov’i, aura la mission d’adapter la réglementation et de professionnaliser l’acheteur public.